Colère, tristesse, peur, joie… Et si ces émotions que nous tentons si souvent de maîtriser, de taire ou d’ignorer n’étaient pas là pour nous faire du mal, mais bien pour nous parler ? Non pas des ennemies à combattre, mais des messagères à accueillir ?
En consultation, je rencontre souvent des personnes qui me disent : « Je ne devrais pas ressentir ça », « Je perds pied quand je suis en colère », « J’aimerais juste arrêter d’avoir peur », « Je suis agacé·e de ressentir cela ». Derrière ces mots, il y a une souffrance, bien sûr — mais aussi une idée profondément ancrée : celle que les émotions seraient un dysfonctionnement. Un problème à résoudre. Une faiblesse à cacher.
Et pourtant…

Derrière le masque du calme, le poids de l’interdit
Très tôt, nous avons appris, plus ou moins consciemment, à nous méfier de nos émotions. Dans certaines familles, dans certains environnements scolaires ou professionnels, elles n’avaient tout simplement pas leur place.
Pleurer, c’était être fragile. Être en colère, c’était perdre le contrôle. Avoir peur, c’était manquer de courage. Même la joie, parfois, était jugée excessive, naïve ou « trop visible ».
Alors nous avons appris à nous couper. À contenir, à rationaliser, à détourner, à juger. Par protection. Par loyauté. Par survie, parfois. Mais ce que l’on repousse ne disparaît pas. Ce que l’on enfouit continue de vivre en nous, autrement.
Une émotion n’est jamais là sans raison
Chaque émotion, quelle que soit sa forme ou son intensité, a une fonction. Elle ne tombe pas du ciel, elle vient dire quelque chose. De votre vécu. De vos besoins. De ce qui a été touché, bousculé, oublié. Les émotions sont des indicateurs internes. Elles vous renseignent sur la façon dont vous vivez ce que vous traversez.
- La colère, souvent mal aimée, peut signaler qu’une de vos limites a été franchie. Elle parle d’un besoin de respect, de justice ou de reconnaissance.
- La tristesse apparaît face à une perte, une séparation, ou même une transformation. Elle peut aussi révéler un besoin de pause, de silence, de repli.
- La peur vous protège. Elle alerte sur un danger, réel ou perçu. Mais elle peut aussi être liée à des mémoires anciennes, à des scénarios que l’on rejoue.
- La joie, elle, révèle ce qui fait sens. Ce qui relie. Ce qui nourrit. Elle est un signal précieux, trop souvent relégué au second plan.
Les émotions ne sont pas des obstacles. Elles sont des points d’appui, si l’on prend le temps de les écouter.
Ce que l’on tait s’imprime ailleurs
Refuser une émotion ne l’annule pas. Elle se tait peut-être sur le moment, mais elle laisse une empreinte. Dans le corps : tensions chroniques, troubles du sommeil, maux inexpliqués. Dans les comportements : irritabilité, compulsions, repli. Dans la relation à soi : culpabilité, honte, perte de repères.
Il ne s’agit pas de tout ressentir, tout le temps, ni de se laisser emporter. Mais de reconnaître. De faire un peu de place à ce qui est là. Sans jugement. Sans violence.
Souvent, c’est à partir de cette place que quelque chose commence à bouger. Non pas parce qu’on a « géré » l’émotion, mais parce qu’on l’a entendue.
Accueillir, ce n’est pas subir
Accueillir une émotion, ce n’est pas se résigner. Ce n’est pas s’y noyer. C’est poser une question :
Qu’est-ce que ça vient me dire ? De quoi ça me parle ?
Cela demande parfois de l’espace, du temps, un cadre. Parce que certaines émotions sont anciennes, complexes, douloureuses. Elles viennent de loin. Elles ont été tues si longtemps qu’elles ne savent plus très bien comment se dire. C’est là que l’accompagnement thérapeutique peut être aidant. Non pas pour « réparer » ce qui serait défaillant, mais pour remettre du lien. Pour comprendre le langage des émotions, leurs origines, leur logique. Et surtout : pour apprendre à vivre en relation avec elles, plutôt qu’en guerre.
Et maintenant ?
La prochaine fois qu’une émotion vous traverse — même si elle est inconfortable, excessive, déroutante — je vous invite à faire un petit pas de côté.
Au lieu de vous demander comment l’éteindre, vous pourriez vous poser cette question simple :
« Qu’est-ce que cette émotion essaie de me dire ? »
Cela ne suffit pas toujours. Mais c’est souvent là que le chemin commence.
Non pas vers une vie sans émotions, mais vers une vie où l’on n’est plus seul face à ce que l’on ressent.

